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Entretien avec Mohend Chaouche & Asma Koraichi : Un ciment négatif en carbone bientôt en phase préindustrielle

Publié le 18 septembre 2026|par Lindsay Corin

Avec un consortium européen, Mohend Chaouche, au Laboratoire de Mécanique Paris-Saclay, a décroché en octobre 2025 un financement Horizon Europe EIC-Pathfinder du Conseil européen de l’innovation. Il témoigne de ce succès avec Asma Koraichi, chargée d'affaires écosystèmes européens, à CNRS Innovation.

Vous avez démarré en octobre dernier un projet EIC Pathfinder. Sur quelle thématique travaillez-vous ?

Mohend Chaouche : La production de ciment est à l’origine de 7 % des émissions mondiales de dioxyde de carbone, dont les deux tiers proviennent directement de la réaction de décarbonatation du calcaire. Le reste vient du procédé de clinkérisation à 1450°C difficilement électrifiable. Pour y remédier, nous avons proposé avec la Professeure Fatma Briki du Laboratoire de Physique des Solides, un procédé à faible consommation énergétique facilement électrifiable permettant la production d’un ciment à partir de minéraux ne contenant pas de calcaire largement disponible à l’échelle mondiale. Le ciment obtenu est ainsi potentiellement neutre en carbone. De plus, ce matériau agit comme un puits de carbone au cours du temps, pouvant conduire à un bilan carbone global négatif.

L’EIC est particulièrement compétitif, qu’est-ce qui a séduit selon vous dans la proposition de ces chercheurs ?

Asma Koraichi : Leur approche n’est pas incrémentale, mais introduit une véritable rupture par rapport aux méthodes classiques de synthèse du ciment. En même temps, elle est crédible car elle est fondée sur des matières premières abondantes. Par ailleurs, ce projet EIC s’inscrit dans la continuité d’un programme de prématuration et se déploie en parallèle du suivi du programme RISE de création de start-up. Le moment était particulièrement favorable.

Concrètement quel est l’objectif de ce projet EIC ?

Mohend Chaouche : Le financement de prématuration nous a permis d’apporter une preuve de concept. Forts de ce succès initial, l’EIC nous a permis de réunir, aux côtés des deux acteurs académiques d’origine, un consortium européen comprenant trois industriels utilisateurs de ciment, un partenaire axé sur les problématiques de normalisation et CNRS Innovation.  Notre objectif est de montrer que l’on peut fabriquer du ciment selon notre procédé en utilisant des outils industriels existants pour l’ensemble des étapes : accès aux matières premières, broyage, mélanges, calcination, etc. Ce qui nous permettra in fine de définir un procédé industriel viable.

CNRS Innovation est directement intégré au projet ?

Asma Koraichi : En effet, nos équipes ont d’abord apporté une aide à la constitution du dossier de candidature, en particulier pour ce qui concerne sa partie décrivant les impacts économiques, sociétaux et environnementaux du projet. Au-delà, CNRS Innovation a la responsabilité du volet dit exploitation. Celui-ci inclut différentes tâches telles que des interviews d’acteurs du milieu industriel, des études de marché, du benchmarking ou encore des études de brevetabilité des résultats.

Comment envisagez-vous l’arrivée à maturité de votre procédé ?

Mohend Chaouche : L’EIC Pathfinder a une durée de quatre ans. Mais d’ici deux ans, nous envisageons de candidater à l’EIC Transition. L’idée serait de s’associer à un producteur de ciment afin d’envisager la mise en place d’un pilote de production, en visant un procédé économiquement viable dans la perspective d’un passage à l’échelle.

Avec à la clé la création d’une start-up ?

Asma Koraichi : C’est une possibilité, mais ce n’est pas la seule. L’intérêt de l’EIC est de permettre une montée en maturité technologique tout en réfléchissant en parallèle à la meilleure façon d’exploiter à terme la technologie.

Financements de l’EIC : l’innovation de rupture à l’échelle européenne

Lancés en 2021 dans le cadre du programme-cadre de l’Union européenne pour la recherche et l’innovation, d’Horizon Europe, les financements du Conseil européen de l’innovation (EIC), avec un budget de 10 milliards d’euros pour les sept ans du programme, constituent un important levier de l’innovation européenne.

Ces financements suivent une logique en trois paliers : EIC Pathfinder pour financer des projets d’innovation à faible niveau de Technology Readiness Level (TRL – niveau de maturité technologique) – entre 3 et 4, EIC « transition » qui permet de porter à niveaux de TRL entre 5 et 6 des projets déjà financés par différents programmes européens, et EIC « accélérateur » dédié à des projets dont la maturité technologique les situe plus proches du marché.

Les financements de l’EIC combinent une approche ouverte ou « bottom-up » permettant de candidater quel que soit le projet considéré, et une approche « top-down » fondée sur des défis thématiques. Dans les deux cas, ils visent à financer des innovations de rupture.

Particulièrement sélectifs, les appels à projets de l’EIC ont affiché en 2025 un taux de succès moyen d’environ 2 %. Avec un taux de 3,5 % de succès total – et même 25% pour les projets dont il a la coordination – le CNRS se situe ainsi nettement au-dessus de la moyenne européenne. Afin de renforcer son impact, l’EIC pourrait voir son budget tripler d’ici 2028, dans le cadre du 10e programme-cadre de recherche et d’innovation, FP10. En complément des dispositifs nationaux, l’EIC constitue un pilier important de la politique d’innovation du CNRS.

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