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Califrais : décarbonner la supply chain alimentaire grâce aux mathématiques

Publié le 29 octobre 2026|par Lindsay Corin

Fondateur de Califrais, Simon Bussy combine recherche en mathématiques appliquées et entrepreneuriat pour révolutionner la supply chain alimentaire. Après avoir identifié le potentiel inexploité des mathématiques et de l'IA pour optimiser les flux complexes du marché de Rungis, il a lancé en 2014 une start-up devenue leader technologique, alliant innovation académique et déploiement opérationnel à grande échelle.

En 2014, vous avez monté la start-up Califrais après la découverte de l’ampleur opérationnelle du marché international de Rungis et le constat de la disproportion entre le flux et le retard technologique de terrain. Pouvez-vous nous parler de votre parcours dans la recherche en mathématiques et de ce qui vous a poussé à devenir entrepreneur ? Quels ont été les freins et les opportunités au lancement ?

J’ai un parcours assez atypique puisque Califrais et ma carrière de chercheur se sont construits en parallèle. J’ai commencé une thèse en mathématiques appliquées et machine learning à Sorbonne Université alors que je venais de créer Califrais.

À Rungis, j’ai découvert un paradoxe fascinant : des millions de tonnes de produits, des flux extrêmement complexes, mais encore très peu de technologie pour les piloter. C’était un terrain extraordinaire pour les mathématiques et l’IA.

Le principal frein au départ était de créer le premier pont entre le monde académique et celui de la supply chain alimentaire, deux mondes qui n’étaient pas connectés. Et la difficulté a tout simplement été de lancer la machine tout en apprenant à être entrepreneur ! Mais cela a aussi été une force : je suis arrivé sans a priori, avec l’envie de comprendre les problèmes puis de construire les outils pour les résoudre.

 

Pouvez-vous nous résumer l’aventure Califrais de 2014 à nos jours ? Que signifie être entrepreneur pour vous désormais ?

Califrais est partie d’une intuition assez simple : les mathématiques et l’IA pouvaient profondément transformer la manière dont on organise les chaînes d’approvisionnement alimentaires.

En un peu plus de dix ans, nous sommes passés d’une start-up naissante à une entreprise deeptech qui opère depuis 2021 la plateforme digitale et logistique officielle du Marché de Rungis et développe des technologies d’IA pour les plus grands acteurs de la chaîne alimentaire. Nous avons progressivement construit un positionnement assez unique, à la croisée de la recherche scientifique de pointe et d’une connaissance extrêmement concrète des opérations.

Ce qui est particulièrement grisant aujourd’hui, c’est de sentir que nous entrons dans une phase d’accélération fulgurante. Notre ambition est de prendre une place de leader international et de bâtir la plateforme d’IA agentique de référence pour orchestrer les chaînes d’approvisionnement alimentaires. Si nous réussissons, l’impact potentiel est absolument colossal, à la fois économiquement et en matière de décarbonation. C’est aussi cela, pour moi, être entrepreneur : construire pendant des années une vision très ambitieuse et arriver au moment où elle peut soudain changer d’échelle.

 

Les mathématiques sont parfois perçues comme éloignées du monde économique. Pourriez-vous nous (ré)expliquer où elles entrent en jeu et ce qu’apportent les mathématiques à la start-up Califrais ?

Les mathématiques sont au cœur de notre technologie. Prévoir la demande, anticiper les ruptures, optimiser les stocks de produits périssables, les prix ou les flux logistiques revient à résoudre des problèmes mathématiques extrêmement complexes.

L’IA permet de prédire ce qui va probablement se passer ; la recherche opérationnelle permet ensuite de déterminer quelles sont les meilleures décisions à prendre. Notre enjeu aujourd’hui est encore plus ambitieux : faire interagir ces briques pour optimiser simultanément des chaînes d’approvisionnement entières, avec des millions de décisions interdépendantes. C’est là que des années de recherche en mathématiques deviennent un avantage technologique déterminant.

 

Les grands défis contemporains appellent des alliances nouvelles entre laboratoires, universités, organismes de recherche, acteurs publics et entreprises. Califrais est une entreprise deeptech française capable de faire travailler ensemble recherche d’excellence, innovation de terrain et déploiement opérationnel à grande échelle. Pourriez-vous nous parler des opportunités et des défis de ces nouvelles collaborations ?

Je suis profondément convaincu que les ruptures technologiques majeures naissent de ce type d’alliances. Califrais travaille aujourd’hui avec 12 laboratoires de recherche français et un écosystème de plus de 200 chercheurs et professeurs.

L’entreprise apporte les problèmes réels, les données et des terrains d’expérimentation uniques ; les laboratoires apportent la profondeur scientifique nécessaire pour repousser l’état de l’art. Cette alliance est d’autant plus stratégique que nous entrons dans une nouvelle révolution avec l’IA agentique.

Notre ambition n’est pas simplement d’utiliser les technologies existantes : nous voulons contribuer à inventer les prochaines générations d’IA capables de piloter des systèmes industriels complexes, puis les déployer à grande échelle.

 

Quel est votre retour d’expérience sur le laboratoire commun dont vous avez porté la création ? Quels sont les profils des membres de votre équipe et les profils recherchés ? 

Le laboratoire commun créé avec le LPSM a été une étape structurante. Il nous a permis d’organiser une collaboration de long terme entre l’entreprise et la recherche académique autour de problématiques scientifiques directement issues du terrain.

Depuis, nous avons considérablement amplifié cette stratégie : nous collaborons désormais avec 12 laboratoires et avons constitué une équipe très scientifique, avec notamment de nombreux docteurs en IA et mathématiques.

Et nous voulons maintenant encore accélérer. Nous recherchons des profils extrêmement ambitieux, capables de naviguer entre recherche de très haut niveau et problèmes industriels : chercheuses et chercheurs, PhD, ML engineers, data scientists et spécialistes de recherche opérationnelle qui veulent construire des technologies de rupture et surtout les voir changer réellement une industrie.

 

Califrais entre dans une nouvelle phase de son développement avec pour ambition d’accélérer, amplifier et diffuser à grande échelle des technologies capables de transformer durablement la chaîne d’approvisionnement alimentaire. Pourriez-vous nous en dire plus ? Visez-vous également d’autres marchés ?

C’est probablement la phase la plus ambitieuse depuis la création de Califrais. Nous voulons passer d’algorithmes qui optimisent certains maillons de la chaîne à une plateforme d’IA agentique capable d’orchestrer la supply chain dans son ensemble.

Rungis constitue pour cela un laboratoire grandeur nature exceptionnel. Notre vision est d’en construire un véritable jumeau numérique, capable de comprendre, prédire et optimiser en temps réel les interactions entre produits, stocks, commandes, acteurs et flux logistiques.

Mais Rungis n’est que le point de départ. Ces technologies ont vocation à être déployées auprès de distributeurs, industriels et marchés de gros en France puis à l’international. Notre ambition est clairement de faire émerger depuis la France un leader technologique mondial de l’IA appliquée aux chaînes d’approvisionnement alimentaires.

 

Plus de 10 ans après le lancement de Califrais, est-ce qu’il y a des décisions que vous regrettez ou des sujets que vous auriez faits autrement ?  Quels sont actuellement les verrous technologiques identifiés ?

S’il y a une chose que je ferais différemment, ce serait probablement le choix de certains investisseurs. J’ai perdu beaucoup de temps et d’énergie avec des investisseurs insuffisamment professionnels ou expérimentés. Quand on ouvre son capital, le choix de ses investisseurs est absolument déterminant.

Technologiquement, en revanche, je trouve que nous arrivons à une période extraordinaire. Les prochains verrous concernent le passage à l’échelle, l’optimisation combinatoire, la gestion de l’incertitude et surtout la coordination de multiples agents intelligents prenant des décisions interdépendantes. Nous passons d’une IA qui prédit à une IA qui comprend, décide et coordonne : c’est un changement de paradigme extrêmement excitant.

 

Si vous aviez la possibilité d’ajouter un maillon dans le parcours entre la recherche et la création d’entreprise, notamment pour franchir la « vallée de la mort », lequel serait-il ? De quel accompagnement ou de quel dispositif auriez-vous eu besoin pour faciliter le passage de l’idée ou du résultat scientifique à la création et au développement de l’entreprise ?

Il manque encore en France des mécanismes permettant de financer suffisamment longtemps la période située entre un excellent résultat scientifique et une technologie capable de devenir un leader mondial.

Cette période peut durer plusieurs années. Il faut financer des chercheurs et des ingénieurs, expérimenter, échouer, recommencer et surtout avoir suffisamment d’ambition et de capital pour passer ensuite très rapidement à l’échelle.

Les dispositifs comme les CIFRE, les LabCom de l’ANR ou les financements de Bpifrance et de l’ADEME sont extrêmement précieux. Mais notre enjeu collectif doit être d’aller encore plus loin : faire émerger en France non seulement d’excellentes technologies, mais des champions technologiques mondiaux.

 

Quels conseils donneriez-vous à des jeunes chercheuses et chercheurs tentés par l’entreprenariat ? Souhaiteriez-vous ajouter un message ?

D’abord : allez sur le terrain. Les meilleurs sujets de recherche appliquée viennent souvent de problèmes réels que personne n’a encore réussi à résoudre correctement.

Ensuite, ne pensez surtout pas qu’il faut choisir entre être scientifique et entrepreneur. Les deux se nourrissent mutuellement : la recherche apprend à s’attaquer à des problèmes que personne ne sait encore résoudre ; l’entrepreneuriat permet de transformer leurs solutions en quelque chose qui peut changer une industrie.

Et enfin, voyez grand. Nous avons en France des chercheuses et chercheurs, des ingénieurs et des laboratoires extraordinaires. Il ne faut pas avoir peur de partir d’un problème très concret et de se donner, dix ans plus tard, l’ambition de construire un leader technologique mondial.

 

En savoir plus :

La start-up française Califrais s’allie avec la recherche académique pour une supply chain alimentaire souveraine et décarbonée (CNRS – 13 avril 2026)

Optimisation de flux complexes à grande échelle, le défi du laboratoire commun LOPF (CNRS Mathématiques – 18 mars 2021)

 

Article de Marion Dupont Le Priol, chargée de communication pour CNRS Mathématiques et le PEPR Maths-Vives.

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