À l’Institut de chimie moléculaire de l'université de Bourgogne (ICMUB), la valorisation n’arrive pas au bout de la science. Elle fait partie de la façon dont le laboratoire pense ses recherches, les accompagne et les fait évoluer.
Les start-ups Fluonir et H2-Solid n’ont, sur le papier, presque rien en commun. La première conçoit des molécules fluorescentes couplées à des anticorps qui, sous lumière infrarouge, dessinent les contours d’une tumeur invisibles à l’œil nu. Elle pourrait faciliter la résection chirurgicale et la détection de métastases. La seconde exploite, par effet catalytique, une poudre solide reconnue comme substance non dangereuse par l’Union européenne et qui, plongée dans l’eau, libère de l’hydrogène avec une densité massique inégalée. De quoi intéresser un secteur maritime en quête de solutions pour décarboner ses navires.
Bref, deux applications que tout semble opposer, sauf leur point de départ : des recherches frontières en sciences chimiques développées avec succès à l’ICMUB [1].
Tout pourrait avoir commencé en 2016, quand l’ICMUB fait le choix, alors rare, de créer un poste permanent « d’ingénieure de valorisation » et recrute Claire Bernhard. Mais pour l’ingénieure CNRS, l’histoire commence bien avant. « Le laboratoire a toujours entretenu des relations avec le monde socio-économique, à commencer par une unité mixte avec Air Liquide qui existait dès les années 1990 », rapporte-t-elle.
Puis, en 2005, naît CheMatech, la première start-up issue du laboratoire ; une deuxième suit en 2013 (PorphyChem), puis une troisième en 2020 (SON). Dans le même temps, l’ICMUB développe des partenariats avec les industriels, notamment par l’intermédiaire de sa plateforme PACSMUB, certifiée ISO 9001, ou encore de sa « Business Unit Bioconjugates ».
En 2016, le recrutement d’une ingénieure dédiée renforce une culture de la valorisation déjà bien ancrée pour en faire un axe stratégique de développement. Huit ans plus tard, cette dynamique s’accompagne d’une restructuration de l’ICMUB en deux départements : l’un tourné vers la santé, l’autre vers le développement durable et l’éco-innovation.
La recherche regorge d’innovations restées dans les tiroirs. À l’ICMUB, Claire Bernhard est à deux bureaux de là pour y remédier.
Au détour d’un café ou d’une discussion informelle, un chercheur peut lui raconter un résultat, une idée, une piste encore incertaine. Claire Bernhard connaît l’écosystème de la valorisation, les dispositifs et les interlocuteurs, et peut orienter chaque porteur de projet. Sa présence fait ainsi tomber la frontière entre recherche et valorisation : il n’est plus nécessaire de sortir du laboratoire pour explorer le potentiel d’une idée. « Pour moi, ce n’est pas recherche, puis tout au bout, valorisation. Je prône plutôt l’idée d’intégrer la valorisation dans une logique de travail, sans évidemment nuire à la qualité des recherches », résume-t-elle. Un choix d’autant plus pragmatique que la valorisation ouvre aussi des opportunités de financements complémentaires.
Toutefois, la présence d’une ingénieure valorisation dans les murs n’explique pas à elle seule comment cette pratique s’est diffusée dans l’ICMUB. Cette dynamique infuse également entre collègues. « Ils interagissent autour de leurs expériences respectives, ce qu’ils ont appris, c’est un cercle vertueux. Les encadrants des doctorants font le lien avec moi quand leur étudiant semble avoir un résultat prometteur, par exemple », observe-t-elle.
Cette circulation naturelle irrigue toutes les formes de valorisation : licence, brevet commun, thèse CIFRE, transfert, recherche partenariale ou création d’entreprise. Et quand les exemples et les modèles ne manquent pas, les possibles deviennent plus concrets. « Pendant ma thèse, je n’ai jamais reçu de discours officiel présentant l’entrepreneuriat comme une piste potentielle. Mais ce n’était pas nécessaire, il y avait en permanence des start-ups en cours de développement dans les locaux qui faisaient partie de la vie du laboratoire », raconte Malorie Privat, aujourd’hui CTO de Fluonir.
Pour ceux qui veulent tenter l’aventure entrepreneuriale, le chemin est toutefois loin d’être tout tracé. « Le paysage de l’innovation évolue très vite ces dernières années. C’est un environnement complexe à manœuvrer, avec beaucoup de dispositifs d’aide au développement, et tout autant de conditions et de critères d’accès », souligne Claire Bernhard. L’ingénieure valorisation aide les scientifiques à identifier la bonne trajectoire et les interlocuteurs adaptés.
À la fin de l’accompagnement par la SATT Linksium, Fluonir avait, par exemple, besoin d’un appui spécifique sur les aspects réglementaires. Claire Bernhard a alors orienté l’équipe vers le programme RISE du CNRS dédié à ces questions, dont elle a bénéficié pendant un an.
L’accompagnement doit aussi aider les chercheurs à changer de casquette. « Il m’a permis de passer un cap : ne plus voir Fluonir uniquement comme un projet scientifique, mais comprendre qu’il fallait aussi maîtriser les aspects réglementaires, financiers, marché et business », raconte Amélie Godard, aujourd’hui CEO de Fluonir. « Savoir bien s’entourer est vraiment la clé », résume-t-elle, en citant notamment le réseau, les formations et le programme i-PhD dont elle a bénéficié.
H2-Solid illustre bien aussi la trajectoire entrepreneuriale : déclaration d’invention en 2022, maturation en 2023, parcours Initiative Chercheur Entrepreneur (Région Bourgogne-Franche-Comté), programme RISE de CNRS innovation, puis concours d’innovation i-PhD en 2024, avant la création de la start-up en 2026. « J’ai trouvé tout cela étonnamment fluide, notamment la façon dont tout m’a été rendu accessible dans l’entrepreneuriat. J’ai l’impression d’avoir été très bien encadré à chaque étape de mon projet », confie Moad Bouzid, ancien doctorant de l’ICMUB, aujourd’hui CTO de H2-Solid.
Au final, la relation entre l’ICMUB et ses spin-off ne s’arrête pas nécessairement après leur création. L’unité continue notamment d’héberger les jeunes pousses, comme Fluonir et H2-Solid, et de leur faciliter l’accès à ses équipements. Et ces liens peuvent perdurer. « Nous avons un historique, une connaissance mutuelle. C’est un véritable atout dans une collaboration recherche-entreprise qui prend habituellement du temps à se construire. Si la science nous le permet, nous avons tout intérêt à cultiver ces relations par la suite », ajoute Claire Bernhard.
[1] Unité CNRS / Université de Bourgogne Europe
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